Je lis des vieux livres
parce que les pages tournées de nombreuses fois et marquées par les doigts ont plus de poids pour les yeux,
parce que chaque exemplaire d’un livre peut appartenir à plusieurs vies.

Erri de Luca

 

 Votre panier est vide  Votre compte

Reveil morts dorgeles usdl

Le Réveil des morts


Focus sur...


Le Réveil des morts, de Roland Dorgelès


Modeste édition originale de ce roman publié en 1923 par le grand écrivain Roland Dorgelès, célèbre auteur des Croix de Bois.

Livre broché édité par Albin Michel, comprenant 311 pages.

Pour ce livre en particulier, le hasard veut qu'il ait appartenu à Monsieur Victor Ferté, agriculteur à "Acy par Venizel (Aisne)", soit à environ 20 kilomètres des lieux de l'intrigue.


Le Réveil des morts est un "grand roman de l'après-Grande Guerre", selon les mots de Marina Bellot, journaliste, dont nous vous conseillons la revue de presse paru sur le site de presse de la Bibliothèque nationale de France.

Le roman traite, sur fond d'histoire conjugale complexe entre trois êtres, du retour des populations dans les zones dévastées par la guerre, de la reconstruction, des grandeurs et des misères humaines. L'intrigue se déroule en Picardie, dans l'ancien secteur du Chemin des dames (Aisne), en "zone rouge" (exemple de Verdun).

Selon Paul Morelle, après le succès de son chef-d'oeuvre Les Croix de Bois, l'oeuvre de Roland Dorgelès s'organise selon trois domaines principaux : la guerre et l'après-guerre, les voyages et ses souvenirs montmartrois. En marge, on trouve quelques romans satiriques, dont Le Réveil des morts.
"Le sens du comique et de la facétie domine dans l'œuvre de Roland Dorgelès que la guerre aura finalement moins marqué que la fréquentation de la bohème montmartroise, sa collaboration aux journaux humoristiques de l'avant-guerre [...]" (Paul Morelle).

Le Réveil des morts nous paraît s'inscrire pleinement dans l'oeuvre de l'auteur, conjuguant France d'après-Grande guerre et satire.


 

Roland Dorgelès - biographie


Roland dorgeles 1924 rol bnf

ci-dessus : photographie de Roland Dorgelès, le 28 juin 1924, par l'Agence Rol,
conservée à la Bibliothèque nationale de France

Roland Dorgelès est né à Amiens le 15 juin 1885, dans le quartier Sainte-Anne, au 71 rue Vascosan, à deux pas de notre domicile !

De son vrai nom, Roland Lecavelé, il est le fils de commerçants de tissu ; Amiens est une grande ville textile depuis l'époque médiévale, ce qui explique certainement la présence des parents de Roland dans la capitale picarde.
Il grandira en banlieue parisienne et étudiera un temps les arts décoratifs à l'École des Beaux-Arts de Paris. Mais son choix finira par se porter sur le journalisme.
Il collabore à plusieurs journaux (notamment Paris-journal, ou humoristiques comme Le Sourire et Fantasio) et débute sa carrière d'écrivain par le théâtre, l'amenant à fréquenter les écrivains et artistes de Montmartre, tels que Apollinaire ou Modigliani.

En 1914, bien que réformé en raison de sa santé fragile, il parvient à s'engager volontairement grâce à l'appui de Georges Clemenceau, son patron au journal L'Homme libre. Il sert dans l'infanterie à partir d'août 1914 sur de multiples fronts. Blessé, il devient élève pilote en 1915 (puis instructeur), promu caporal et décoré de la Croix de guerre.

En 1917, Roland Dorgelès entre au Canard enchaîné. Il y écrit avec son ami Régis Gignoux, le roman satirique La Machine à finir la guerre. De son expérience de soldat, il a également conservé de nombreuses notes qui lui fourniront la matière de son livre le plus connu, les Croix de bois, Prix Femina 1919, qui lui assurera une grande notoriété. Ouvrage relatant la vie quotidienne dans les tranchées, au ton résolument pacifiste : Je hais la guerre, mais j'aime ceux qui l'ont faite, déclare l'auteur.

En 1923, il se marie à Hania Routchine, chanteuse lyrique d'origine russe. Durant les années 20 et 30, il voyage beaucoup, jusqu'en Indochine, dont s'inspire notamment Sur la route mandarine (1925). Entretemps, en 1929, il succède triomphalement à Georges Courteline qu'il admirait, comme membre de l'académie Goncourt, dont il devient président en 1954, jusqu'à sa mort à Paris le 18 mars 1973.

Correspondant du journal Gringoire à partir de 1939, avant d'interrompre toute collaboration en 1941, il a poursuivi son oeuvre de romancier, toujours inspiré par la guerre (Drôle de guerre en 1939, Carte d'identité en 1945 etc.), les voyages (Route des tropiques en 1944) et ses souvenirs de Montmartre (Bouquet de bohème en 1947 etc.), avec quelques romans satiriques (Tout est à vendre en 1957 etc.).

Également président de l'Association des écrivains combattants, Roland Dorgelès a donné son nom à une distinction littéraire créée en 1995, à destination de la presse audio-visuelle, pour promouvoir la défense de la langue française.


En savoir plus :


 

Le Réveil des morts, op. cit., pp.23-24

II

En arrivant en haut de la côte qui mène à Marouval, Jacques s'assit pour souffler. Devant lui le plateau s'étendait, désertique, jusqu'à la ferme, un long baraquement de planches avec un toit de tôle qui luisait au soleil. À cette distance, on n'apercevait même pas les quelques murs qui subsistaient des anciens bâtiments. Rien n'était cultivé, pas un labour. Le chemin se distinguait à peine, coupant droit parmi l'herbe sèche et les touffes de chardons. À deux endroits, des boyaux le traversaient et le chemin s'y creusait en cuvette, les pluies ayant tout de suite affaissé la terre du remblai.

- On s'y croirait encore, murmua l'architecte.

Le décor saississant de la guerre n'avait pas changé. Les réseaux barbelés, en tous sens, traçaient de larges allées couleur de rouille ; on en comptait dix, quinze, sur le plateau inculte, devant les tranchées clayonnées et le long des boyaux. Çà et là traînaient de grosses tôles, ajourées par des éclats d'obus et tordues comme du carton. Toute une glane hétéroclite jonchait le terrain : des bidons, des outils, des "queues de cochons" en tas, une roue de charrette... Plus loin rampait un long tuyau pour les gaz, pareil à un serpent. Les trous d'obus se rejoignaient et des plus profonds avait surgi le cran, la marne blanche du sous-sol. Un grand entonnoir, à demi rempli d'eau, regardait le ciel. Et sur le bord, s'y reflétant, une croix...

- Didier Roger a du courage de venir s'installer ici, pensa Jacques en se relevant.

Son regard embrassait le plateau, mais sans trouver où se poser. Ici on s'accroche, là on perd pied...

[...]

Le Réveil des morts, op. cit., pp.93-94

V

Le samedi qui suivit, Didier Roger remarqua que son ami Le Vaudoyer était moins gai que d'ordinaire en allant chercher sa femme à Soissons. Durant le trajet, ils se parlèrent à peine.

Hélène arrivait par le train du soir et, en attendant l'heure, les deux hommes se promenèrent devant la gare. La nuit tombait ; lentement, l'avenue rapprochait ses deux berges de ruines. Bientôt, tout se confondit. Pas un réverbère ne s'allumait. La devanture d'un marchand de vins faisait seule une tache jaune dans cette obsucrité. La ville, à demi morte, cachait ses lumières et taisait ses bruits comme si la discipline des quatre années de guerre durait encore.

Une les reconnut :

- Bonjoiur, messieurs.

C'était la pâtissière, chez qui Jacques achetait parfois des gâteaux. Elle aussi venait attendre quelqu'un.

- Et le commerce, ça va ? demande Didier Roger, pour parler.

- Moins bien que pendant la guerre, répondit naïvement la marchande.

[...]

Elle était rentrée à Soissons en 17, après le repli allemand, et les souvenirs qu'elle conservait de cette époque avaient effacé tout le reste dans sa mémoire. Journées animées et terribles. Elle avait ri dans sa boutique et tremblé dans sa cave, connu l'amusement et le danger, partagé la joie bruyante des popotes, vécu dans le brouhaha, au milieu des soldats, et c'était, dans sa vie fermée de provinciale, quelque chose de fulgurant comme un éclatement d'obus.

- Ce que le soldats pouvaient être gourmands, c'est à ne pas croire ! Il fallait les voir, tout tannés, encore pleins de boue, manger de pleines assiettes de babas. De vrais gamins !.... Figurez-vous que, des tranchées, les officiers envoyaient leurs cyclistes acheter de la pâtisserie !

Le Réveil des morts, op. cit., pp.308-310

XII

[...]

Quelle tâche accomplie depuis ce jour de février où il débarquait, transi, dans ce pays en ruines !

Hélène devait être levée, maintenant, elle s'habillait, rageuse. Certainement, elle avait dû comprendre en le voyant partir. S'ils s'étaient expliqués de vive voix, tout de même, pour en finir, cela n'eût-il pas mieux valu ?

Le jeune homme s'interrogeait, incertain. En se pressant, il pouvait encore arriver à la villa avant qu'Hélène fût partie. S'il y allait ?

Mais il tint bon. À quoi cela le conduirait-il de lui parler encore ? L'aimer, il savait bien qu'il ne le pouvait plus. Il y avait désormais une croix entre eux.

Ayant fauché un roseau sec d'un coup de son gourdin, il se remit en route, décidé.

En haut de la côte, en arrivant devant la Maison Blanche, une plaque de marbre, fixée sur le pilier, attira son regard. On lui avait déjà parlé, dans le pays, de cette inscription que le propriétaire, un magistrat retraité, avait fait graver. S'étant approché, Jacques lut :

La Maison Blanche
Bâtie en 1728
Pillée par les Prussiens en 1815
Incendiée par les Russes en 1816
Rebâtie en 1835
Pillée et incendiée par les Bavarois en 1870
Rebâtie en 1877
Pillée puis rasée par les Allemands de 1914 à 1918
Rebâtie en 1920

Il relut, mot à mot, puis laisse tomber son regard sur le bourg tant de fois saccagé, et il eut un geste de découragement.

Alors, ce serait donc une loi éternelle que des peuples de proie se ruent sur les moins forts ? Les hommes ne seraient donc bons qu'à s'égorger jusqu'à la fin des temps ? Ne trouveront-ils jamais, mieux que dans des tueries, à dépenser l'amour hautain du risque, le goût du sacrifice, l'élan divin qui nous fait tout donner... S'il n'en restait que deux sur la machine ronde, se fouilleraient-ils encore le ventre à coups d'épieu ?

Accablé, Jacques, regardait cette campagne maudite, où, depuis tant de siècles, les mêmes nations viennent verser leur sang, mais son regard, ayant glissé sur le cimetière, revint au bourg, et il se redressa. Subitement, il retrouvait sa foi. Il lui semblait que tous ces murs éclatants répondaient aux croix noires. On a creusé des fosses, c'est vrai, mais on a fait des toits. Oui, l'homme tue, mais il crée. Il est féroce, égoïste, cupide, mais il invente, mais il travaille, mais il bâtit...

Alors, peut-on vraiment douter que le bonheur règne jamais ? Mais si, le temps viendra. Il faut qu'il vienne !

Assis sur le bord du talus, Jacques regardait maintenant avec orgueil le bourg, encore tout poudroyant de la brume du matin, son bourg à lui, son oeuvre !

Il s'étonnait, alors qu'il aurait dû souffrir, de porter en lui tout ce bonheur tranquille. Peut-être, en dormant, avait-il trouvé le secret de la paix intérieure : ne rien devoir aux vivants, ne rien craindre des morts... [...]

livre littérature écrivain picardie témoignage grande guerre

Précédent : Victor Hugo et son siècle... et Notre-Dame de Pari...   Suivant : Charlotte Brontë : Jane Eyre
Vous devez être connecté pour poster un commentaire